« J’ai choisi d’aimer Beyrouth »

La vie politique a beau être tendue, les conditions de vie parfois difficiles et certaines cicatrices de la guerre encore ouvertes, pourtant, rien ne peut empêcher Frida Anbar d’être de bonne humeur lorsqu’elle parle de Beyrouth. Et ce, même si elle est privée, déracinée, de sa ville natale depuis une quarantaine d’années.

Jeudi soir, 7 novembre 2019, un peu passé 16 h 00, à cheval entre le jour et le début de soirée.

Difficile de manquer l’arrivée de Frida au Adonis de l’ouest de Montréal où elle nous a donné rendez-vous. Véritable rayon de soleil dans la grisaille automnale, le sourire de cette mère de famille la précède de plusieurs pas.

Elle vient tout juste de terminer sa journée de travail à l’Université de Montréal, où elle y est conseillère en affaires internationales, mais on dirait qu’elle a l’énergie d’une enfant qui reçoit ses cadeaux de Noël.

« Je suis une passionnée de Beyrouth, je suis amoureuse de Beyrouth. J’ai entendu Beyrouth et j’étais super contente, ça m’a mis de bonne humeur », nous lance-t-elle alors que l’accolade est déjà donnée.

« J’ai quitté Beyrouth quand j’avais 10 ans, mais Beyrouth ne m’a jamais quittée. Je suis une de ses filles, je ne pouvais pas mettre un X sur mon enfance », sourit la romancière qui consacre toute son écriture au Liban.

 

Pour notre rencontre, Frida a d’ailleurs décidé de nous concocter un festin pour nous montrer le meilleur de la gastronomie libanaise. Et pas question qu’on paie! Ça fait partie de « l’hospitalité libanaise », nous dit-elle avec enthousiasme.

Et de l’enthousiasme, Frida n’en manque pas, si on se fie à ses petits pas rapides dans le supermarché. Mais, que voulez-vous, la romancière a toujours préféré mordre dans la vie à pleine dent et rester positive.

« Beaucoup de gens me reprochent d’être trop positive pour le Liban et de ne parler, dans mes livres, que du Liban. Mais c’est qui je suis, tout simplement », lance-t-elle en réplique à ses détracteurs.

« Mon expérience au Liban était positive et j’ai tenu à ce qu’elle reste ainsi. J’ai choisi d’aimer Beyrouth. Il y a des gens qui ont choisi de rayer Beyrouth de leur vie. D’autres personnes ont peut-être vécu des traumatismes, et je comprends. Moi, je l’accepte telle qu’elle est », ajoute-t-elle en arrivant à son condo de l’arrondissement Saint-Laurent.

Beyrouth la résiliente

Cet amour pour le pays, elle le doit à ses parents, et surtout à son père, qui ne permettait à personne de critiquer le Liban. Il était toujours positif et souhaitait que sa famille voit constamment le bon côté des choses.

Pas d’électricité? Des chandelles! Pas d’eau? Y’en aura demain! Et pendant la guerre, ce n’était jamais le Liban en soi qui était le problème, mais plutôt les gens qui ne s’entendaient pas sur son territoire.

« Les Libanais sont très résilients. Pendant la guerre, il y avait un bombardement, les vitres se cassaient. Le lendemain matin, le papa de famille allait, puis remettait les vitres. Deux jours après, les vitres se cassaient à nouveau, il revenait. Ils arrivent à passer à travers tout avec un optimisme incroyable », raconte Frida tout en préparant les cinq plats qu’elle a décidé de nous servir.

L’odeur des manouches, de l’ail qui frit dans le beurre avec des pignons, de la menthe, se joignent maintenant aux éclats de rire de la romancière pour emplir le condo d’un mélange chaleureux de joie et de bonheur.

En fait, la nourriture, mais aussi le rituel de préparation entre amis, semble prendre une place importante dans les souvenirs de Frida, qu’il y ait une caméra ou non. 

« Elle me lie à mon passé. Elle me lie à mon héritage. Parce qu’en cuisinant libanais à la maison, c’est transmettre la joie, la générosité. Et puis je trouve qu’une bonne table, ça met de bonne humeur », fait-elle remarquer.

Beyrouth l’insaisissable

Même si elle ne reste plus à Beyrouth depuis des dizaines d’années, elle y retourne encore régulièrement pour voir sa famille, ses amis et pour replonger dans les saveurs de sa jeunesse.

Tout ça n’est par contre qu’éphémère et c’est pour ça que Frida tente toujours de garder Beyrouth vivante à l’année dans ses pensées. Pour l’auteure, cette ville représente tout, l’enfance, la folie, la vulnérabilité, l’inaccessible.

« C’est comme si le Liban était un amant et le Canada était ton mari. Le Canada, c’est tout ce qui est stable, tout ce qui est beau, tout ce qui est rassurant, tout ce qui est offert. Et le Liban, c’est le voyou. C’est vraiment tout ce dont on veut, mais qu’on a pas », image-t-elle, les yeux remplis de nostalgie.

Une pointe d’inquiétude émerge par contre entre deux verres de vin; dehors la noirceur est maintenant présente et Frida est songeuse. Pour un bref instant, elle range son sourire en parlant de Beyrouth.

Elle était présente le jour des premières manifestations au Liban l’année dernière, ces mêmes manifestations qui se poursuivent encore aujourd’hui.

« Quand c’est arrivé, j’étais sur place. Je travaillais à l’Université de Montréal et on était en mission à Beyrouth. Ça m’a arraché le coeur de quitter Beyrouth dans ces circonstances. Mais j’étais obligée de retourner vers mon travail et vers mes enfants et d’accompagner ma délégation canadienne pour le retour », confie-t-elle avec une pointe de remords dans la gorge.

Frida raconte alors le tiraillement qu’ont les Libanais vivant à l’étranger devant le malheur actuel du pays. Dans les soupers entre amis, ils ne parlent que de cela et une forme de culpabilité se pointe le nez au moindre rire.

« Il y a eu des manifestations à Montréal auxquelles j’ai participé et on criait, on disait solidarité, parce que nous on souffre aussi. Je veux dire, les veines de notre coeur sont là-bas avec nos amis, nos parents, qui sont allés réclamer un changement. Donc, on est très solidaire ici », présente-t-elle avec espoir, au moment de nous raccompagner à la porte.

Puis, comme si elle voulait nous rassurer, comme si elle se rendait compte que la femme débordante d’énergie qu’on venait de rencontrer s’était pour un instant assombrie, Frida nous sourit. Avec sagesse, elle ajoute en guise d’au revoir:

« Beyrouth est qui je suis. Donc, je ne peux pas la tasser de côté. Je ne peux pas choisir d’aimer une autre ville. Je voyage beaucoup, je voyage énormément, mais les émotions appartiennent à Beyrouth et c’est ce qu’on a de plus beau en nous, ce sont les émotions je pense. »



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