L’art de créer à même les retailles de sa vie

Avoir des gardes du corps, se déplacer en voitures blindées et ne jamais prendre le même chemin pour retourner chez soi, voilà l’enfance qu’a connu Paolo Almario en Colombie. L’artiste est aujourd’hui installé au Québec, mais la peur, elle, ne l’a jamais quitté.

« Ce que j’adore de Chicoutimi, c’est la tranquillité. Personne ne me dérange. J’ai un soulagement par rapport à la persécution qu’on vivait [ma famille et moi] en Colombie. J’ai pas besoin de verrouiller mes portes, pas besoin de m’inquiéter d’où est mon cellulaire, mon portefeuille. Si je vais au restaurant, je peux m’asseoir près de la fenêtre », décrit-il froidement.

Fils de politicien, Paolo est né à la fin des années 80 à Florencia, dans le Caqueta, au sud du pays. Une région reconnue pour la forte présence des Forces armées révolutionnaires de la Colombie (FARC).

Donc, dire que Paolo Almario a vite connu le sens des termes persécution, menace et insécurité, est un euphémisme pour l’époque. Il se souvient très bien avoir vu le niveau de menace augmenter au fil des années 90, et des gens disparaître, assassinés, dans son entourage.

« [En 2001], notre maison a été attaquée. Elle a été prise d’assaut par 50 à 100 hommes. Heureusement, ma famille a survécu à l’attaque. À partir de là, on s’est mis à l’exil. On est allé en Espagne, je suis retourné éventuellement faire mes études universitaires à Bogota et, par des hasards du destin, on m’a proposé de venir au Québec », raconte Paolo Almario.

« Mon père [Luis Fernando Almario Rojas] n’a jamais voulu partir. Pour lui, partir, s’exiler, permettait au groupe qui lui a fait du mal de gagner. C’était peut-être de mon point de vue une décision un peu naïve de la part de ma famille, un peu trop romantique », ajoute-t-il.

Devant leur incapacité à se débarrasser de l’homme politique, les FARC, les « coupables militaires » et les narcotrafiquants ont fini par accuser M. Almario Rojas d’avoir des liens avec eux. De fausses accusations pour libérer son poste.

Pendant ce temps, Paolo lui commence une maîtrise en arts à l’Université du Québec à Chicoutimi. Il n’avait jamais pensé devenir artiste avant d’arriver au Québec.

L’art contre-attaque

« [Dès 2012], j’avais trouvé des documents qui permettaient de voir des actes de corruptions au sein du système judiciaire de Colombie, notamment dans le bureau du procureur général et à la Cour suprême. On avait des enregistrements audios des procureurs. Et moi, je publiais cela. Il y avait un tas de preuves que j’ai mis en ligne, j’ai exposé dans des galeries. Ça attirait beaucoup l’attention sur mon travail, même en Colombie », se souvient Paolo maintenant dans la trentaine.

Très rapidement, il a compris que malgré la distance il pouvait tenter d’aider son père et que l’art visuel serait en fait son nouveau véhicule pour propager son message. Dans ce cas-ci, d’essayer de rendre l’histoire d’une vie, d’une injustice, compréhensible à travers des objets pour qu’elle devienne universellement accessible.

Le potentiel lui semble alors immense et il décide donc de se lancer complètement dans son projet artistique, plutôt que de seulement publier en ligne ses trouvailles.

« Ma carrière artistique a commencé [en 2013-2014] avec une série de quatre installations qui présentaient des portraits en photos mosaïques de grands formats. Les personnes représentées, c’était des acteurs que j’avais identifiés comme corrompus dans le procès judiciaire de mon père », présente l’artiste.

Parmi ces installations, il y avait notamment les sept magistrats de la Cour suprême qui ont signé l’ordre d’arrestation contre son père. Leurs visages étaient composés de 4800 petites photos prisent dans les maisons où Paolo avait dû habiter pour rester en sécurité. Une machine venait ensuite frapper la structure suspendue pour trouer les photos pour venir déconstruire les portraits.

« Pour moi, il fallait faire un lien entre la destruction qu’on a vécue de nos maisons par des bombardements, avec les personnes de hautes instances qui facilitent les actes de corruptions. Donc, j’ai superposé les deux. C’était exutoire. » – Paolo Almario 

 

Avec cette exposition, il attira beaucoup l’attention sur la situation de son père, alors un prisonnier politique. En 2015, un organisme alla même jusqu’à défendre son père en Cour colombienne et il retrouva sa liberté.

Pendant ce temps, Paolo obtient le statut de réfugié au Canada. Il avait reçu des menaces de Colombie en raison de ses projets artistiques sur l’histoire de sa famille.

Il ne peut plus retourner chez lui.

L’espoir dans l’exil

Avec l’accord de paix qui a été signé en 2016 entre le gouvernement colombien et les FARC, les choses se sont calmées pour Paolo, sa famille et la Colombie. Cette entente n’a pas réglé tous les problèmes et la situation est encore précaire, mais au moins elle a mis fin à la portion armée du conflit.

Pourtant, pour Paolo, qui est devenu chargé de cours à l’UQAC depuis, la peur existe encore en lui. D’autant qu’il ne peut plus maintenant retourner auprès de sa famille, sous peine de perdre son statut au Canada.

Fini le « chaos » de Bogota, de son trafic, de son effervescence. Fini l’anonymat que seule une ville de plusieurs millions d’habitants peut offrir. Fini la chaleur des gens des terres froides comme il dit, en opposition à celle des terres chaudes, comme dans le Caqueta. 

« Le conflit de la Colombie, c’est quelque chose de très complexe et on a toujours une certaine crainte pour notre intégrité physique. On vit dans une époque de calme en ce moment en ce qui concerne ma famille, mais il y a toujours une certaine peur », raconte-t-il.

« J’apprends à maîtriser cela et c’est ce que je fais avec mon art. Je veux exposer cela. Je suis dans le défi de confronter cette peur », ajoute Paolo, l’air serein.

Conformément à ses recherches pour présenter la situation de sa famille au grand public, Paolo en est venu à la conclusion que sa famille avait été un « dégât collatéral administrable » dans ce conflit colombien. Selon lui, cette catégorie de personnes ayant souffert inclut autant les abandonnés de l’État que ceux qui ont été exploités par les groupes illégaux.

« Ce qui s’est passé avec moi, ma famille, c’est un cas très particulier. La particularité de la Colombie, c’est qu’on est rempli de cas particuliers. C’est un conflit tellement vieux que c’est juste trop compliqué d’essayer de le condenser, de le synthétiser. » – Paolo Almario

« Mais c’est pas toutes les histoires de la Colombie qui sont comme ça. On est un peuple chaleureux, on est un peuple accueillant. Si on doit faire des pourcentages de combien de gens ont fait du mal en Colombie, c’est tellement minime comme pourcentage. La quantité de gens qui souhaitent voir un changement est bien plus grande! Donc, dans tout cela, il y a toujours de l’espoir et il y a toujours des histoires de réussites. Je dirais même que les choses sont pas noires, les choses sont blanches, grises, très clair », analyse finalement l’artiste trentenaire.



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