La fatigue d’être réduite à l’exotisme des safaris

Ne demandez pas à la Kenyane Sarah Onyango quels sont les meilleurs safaris, elle n’en a jamais fait. « Les safaris, c’est pour les touristes », rétorque-t-elle. Fatiguée que son pays d’origine soit réduit constamment à son exotisme dans le regard des Occidentaux, elle revendique une couverture « plus riche » pour tous des enjeux africains et kenyans.

Elle le dit d’entrée de jeu, les occasions sont rares pour elle de parler autrement du Kenya. Souvent, lorsque les médias ou les gens s’intéressent à son pays d’origine, ils pensent tout de suite aux lions dans la savane ou encore aux incidents malheureux comme les émeutes, les assassinats. « C’est beaucoup plus compliqué que ça », précise-t-elle.

« Lorsqu’aux nouvelles, ou dans les reportages, on présente une image très réductrice de l’Africain, de sa société, de son pays, ça n’aide pas non plus l’Occidental qui regarde. Pour moi, c’est le priver d’une expérience plus complète », analyse l’animatrice et réalisatrice de média communautaire dans la région d’Ottawa-Gatineau.

« Ce n’est pas juste une question de vouloir éliminer le racisme, les préjugés, les stéréotypes. C’est aussi arrêter de priver le Québécois, le Canadien, d’une expérience plus complète de ce que sont les Africains et de ce qu’est l’Afrique. C’est minimiser l’intelligence de l’auditeur, mais aussi sa soif d’une expérience plus riche. Parce que ce n’est pas riche comme expérience quand vous dites : voilà, le Kenya, c’est les safaris », poursuit-elle.

Cette analyse rejoint également un autre élément pour lequel les médias demandent souvent à Sarah Onyango d’aborder, soit la condition des Noirs au Canada.

Selon elle, le manque de diversité dans les salles de nouvelles laisse aux Occidentaux le soin d’expliquer l’Afrique et une telle couverture néglige souvent des nuances importantes « qu’un Africain sait identifier ».

Le « New York » de l’Afrique de l’Est

Malgré ses 53 millions d’habitants, il est vrai qu’on entend très peu parler du Kenya au Canada.

Pourtant, le Haut-Commissariat canadien à Nairobi représente la plus grande mission diplomatique du Canada en sol africain et le président Uhuru Kenyatta a même participé au Sommet du G7 à Charlevoix en 2018. Cependant, il faut avouer que le nombre de diplomates canadiens au Kenya est en grande partie due à la présence de l’Office des Nations unies à Nairobi, qui accueille les bureaux du Programme des Nations unies pour l’environnement (UNEP) et du Programme des Nations unies pour les établissements humains ONU-habitat.

Mais avec près de 5 millions d’habitants, la capitale kenyane est au coeur d’un essor économique en Afrique de l’Est qui mériterait qu’on s’y attarde.

« Nairobi, c’est un peu le New York de l’Afrique de l’Est. Ça bouge beaucoup. Il y a beaucoup de boîtes de nuit, des restaurants. Il y a beaucoup de touristes, évidemment. C’est très dynamique. » – Sarah Onyango.

 

« On constate une mutation, parce qu’il y a des entreprises qui sont venues s’établir. Il y a aussi des Kenyans de la diaspora, qui ont fait leurs études aux États-Unis, en Grande-Bretagne, au Canada, et qui ont décidé de retourner investir dans leur propre pays », ajoute-t-elle.

À titre d’exemple, Sarah Onyango cite Africa Online, maintenant IWayAfrica depuis son rachat en 2007, un fournisseur d’accès à Internet aujourd’hui représenté dans près de 45 pays africains. Cette compagnie a été fondée par trois anciens étudiants kenyans du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et de Harvard.

Elle pense aussi au succès de M-Pesa, un service de paiement en ligne via cellulaire en place depuis 2007 au Kenya. Bien avant que le projet prenne forme en Occident. En 2019, le service avait plus de 37 millions de clients actifs en Afrique et a généré plus de 11 milliards de transactions, selon les données de Vodafone qui en détient les droits par l’intermédiaire de sa filiale Safaricom.

Sarah Onyango reconnaît cependant que le Kenya devra faire preuve d’encore plus de créativité pour inciter les jeunes à rester ou, du moins, revenir au pays après leurs études.

Aujourd’hui, environ 60% de la population a moins de 24 ans.

Faire vivre la Harambee au sommet

Parmi les autres problèmes auxquels fait face son pays d’origine, Sarah Onyango parle de l’iniquité dans la distribution des richesses.

« Avec la modernisation, il y a de plus en plus de marginalisation économique. J’aimerais voir ça disparaître, parce que je vois beaucoup de jeunes, d’enfants qui sont très intelligents, qui font preuve d’une créativité exceptionnelle, mais qui n’ont pas les moyens. Pour moi, c’est insensé », lance-t-elle.

Si elle espère que cette situation soit réglée d’ici une génération, avant que la surpopulation ne vienne faire augmenter la rareté des ressources, Mme Onyango reste consciente que la pauvreté ne pourra pas être complètement éradiquée. Par contre, elle se tourne encore une fois vers une solution toute kenyane pour proposer une porte de sortie : la Harambee incrustée dans les armoiries du pays.

« Harambee, c’est le vivre-ensemble, l’entraide, la solidarité. Ça, c’est un concept qui est très très fort au Kenya. Et c’est comme ça qu’on arrive à surmonter les problèmes économiques, les difficultés, les malheurs qui nous arrivent », explique-t-elle.

Pour cela, il faut qu’un dialogue s’opère entre les diverses couches de la société, avance Sarah Onyango. Car, souvent, les tensions et les émeutes sont reliées directement à des éléments du quotidien des populations, comme l’incapacité de se nourrir, ne pas avoir de toit ou le manque de logement, par exemple.

Cependant, c’est peut-être plus facile à dire qu’à faire dans un État multiconfessionnel, avec plus d’une quarantaine de tribus différentes et tout autant de langues et dialectes.

« J’ai été élevée dans des sociétés, tant au Kenya qu’en Belgique qu’au Canada, multidimensionnelles, multiculturelles, multiconfessionnelles, et mes parents nous ont vraiment inculqué cette solidarité-là, cette appréciation des différences. L’écoute, le respect. Vraiment, le respect », décrit-elle.

« Si seulement ça pouvait s’exprimer au plus haut rang de l’État, ça transformerait le Kenya, que ce soit les transports, l’éducation, l’autonomisation des jeunes, des femmes et des populations rurales. Que les gens échangent, discutent, mais que les gens s’écoutent aussi. L’écoute, c’est vraiment 50% du travail », ajoute-t-elle comme ultime message d’espoir envers le pays qui l’a vue naître.



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