Manque de main-d’oeuvre : « Le Japon s’en va dans le mur »

Presque deux ans, c’est le temps qu’aura finalement duré le mandat de l’ancienne déléguée générale du Québec à Tokyo, Luci Tremblay. Dans une rare entrevue depuis son retour, l’ancienne directrice des communications du Festival d’été de Québec revient sur son passage au Japon et sur les défis démographiques de ce pays, notamment en matière de main-d’oeuvre.

« On parle beaucoup de notre défi de main-d’oeuvre ici au Québec, mais au Japon, c’est pire. Je disais souvent à des Japonais ou aux gens de l’ambassade avec qui je travaillais; c’est un pays qui s’en va dans le mur. Et je me faisais toujours répondre…non, il est déjà dans le mur », souligne d’entrée de jeu l’ancienne déléguée.

Depuis 13 ans, la population diminue chaque année au Japon. En 2019, le pays a connu l’un des pires bilans démographiques de son histoire avec un déficit de 512 000 personnes. Autrement dit, en une seule année, c’est comme si le pays avait perdu un peu moins de l’équivalent de la population de la Ville de Québec.

Pour ajouter à cela, près de 39 millions de Japonais, un peu plus du quart de la population (28%), sont âgés de 65 ans et plus, d’après des estimations du ministère des Affaires intérieures rendues publiques en septembre dernier.

Ce pourcentage est le plus élevé au monde.

« Faut jamais oublier que ce sont des insulaires. Ils ont leur langue, leur culture, leur tradition, leur façon d’être, et ils sont 125 millions. C’est la grosse différence avec nous les Québécois », fait remarquer Luci Tremblay.

 

 

« Ils n’avaient pas besoin du reste du monde jusqu’à il y a peu. Ils s’autosuffisaient, ils vivaient entre eux, ils se comprenaient entre eux, ils n’avaient pas besoin du reste de la planète », ajoute-t-elle.

Une société en quête de modèles

Mais cette époque où le premier ministre Shinzo Abe se promenait sur les tribunes en disant qu’il n’y avait aucune politique en immigration dans son pays est tranquillement en train de changer. Le manque de main-d’oeuvre force la société japonaise à revoir certains de ses codes.

De nouveaux visas pour les travailleurs étrangers ont d’ailleurs été mis en place depuis le printemps 2019 pour tenter de répondre à la demande de main-d’oeuvre.

« C’est un marché qui a des besoins auxquels on est capable de répondre. Par exemple, en intelligence artificielle, justement à cause de la population vieillissante. Alors, il y a un fit à trouver. Le défi est là, la connaissance du Québec, les besoins du Japon, il y a quelque chose à faire», présente Luci Tremblay.

De cette analyse de la société japonaise, on comprend que c’est visiblement dans des occasions comme cela que les délégations à l’étranger prennent tout leur sens.

« Avec l’ambassadeur du Canada à Tokyo, on se faisait poser des questions sur des grands sujets, l’immigration, les droits LGBTQ, et on voyait que dans le fond, ils étaient à la recherche de modèles. Ils sont en train comme d’étudier ce qui se fait ailleurs », explique l’ancienne déléguée.

Elle qui avait toujours voulu faire rayonner le Québec à l’international était donc ravie de pouvoir, par exemple, informer le gouvernement japonais du modèle des garderies québécoises.

« Le système des garderies, j’en étais particulièrement fière. C’est sûr qu’en tant que femme, j’aimais ça parler de la place de la femme. J’aimais expliquer ça, que pour nous, une femme travaille. [Là-bas], les femmes sont très peu sur le marché du travail. Dès qu’elles sont enceintes, je vous dirais 9 sur 10 arrêtent de travailler, dès la première grossesse », indique-t-elle.

« Je leur posais souvent la question parce que je me disais; ça se peut pas. J’étais vraiment étonnée de ça, comparé à notre société. Mais [s’] il y a un problème de garderie, il y a un problème de population vieillissante, de grands-parents qui ne sont plus là pour garder les enfants. Donc, on revient à l’enjeu de la main-d’oeuvre», ajoute l’ex-déléguée.

Une femme dans le boys club

Le service de garderie, c’est une chose, mais lorsqu’elle parlait du congé parental ou encore de pères s’occupant de leurs enfants, les membres japonais de son équipe lui disaient que c’était « nouveau de voir ça ».

« C’est une société qui est très patriarcale au niveau du travail. La femme a peu de place et il y a peu de postes de responsabilité. Mais c’est une société matriarcale dans le domaine privé. À la maison, c’est la femme qui gère. C’est une drôle de dichotomie dans cette société qui m’a un peu fascinée», raconte Luci Tremblay.

L’ancienne déléguée en sait d’ailleurs quelque chose. Malgré le poste qu’elle occupait à Tokyo, on lui demandait régulièrement où était son mari, chose qui la surprenait. Elle a toujours été bien traitée, mais reconnaît ne pas avoir été invitée dans certains événements pour cette raison.

Elle était plutôt curieuse que choquée, d’autant qu’elle avait reçu très peu de formation sur la vie au Japon avant son départ.

« C’est une société qui a évolué très vite, mais qui a stagné et a atteint un plafond; et qui, aujourd’hui, a besoin de gens de l’extérieur pour continuer à se propulser et à évoluer », dit celle qui a longtemps été journaliste.

« Moi je dis toujours, c’est un pays qui s’est relevé de la guerre de façon flamboyante. Alors, j’imagine qu’ils vont trouver des solutions et que dans quelques années on va tous être surpris. Ça ne se peut pas que ce pays s’en aille à la déroute », note-t-elle.



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