Reconnaître ses privilèges pour mieux aborder les inégalités

Au milieu des années 90, alors que les manifestations contre le régime de l’apartheid en Afrique du Sud sont à leur paroxysme, un jeune garçon de 4 ans nommé Léandre Pagé-Boisvert débarque d’un avion à Johannesburg. Ce qu’il y vit le marquera profondément, si bien qu’aujourd’hui, l’enseignant à la force tranquille utilise dans ses classes d’histoire son expérience personnelle, acquise notamment par sa proximité avec un leader du mouvement anti-apartheid, pour aborder le thème des inégalités du monde.

« Grandir en Afrique du Sud, c’est sûr que ça change la façon dont tu vois la société. Tu peux pas rester insensible aux inégalités en grandissant, en les voyant tous les jours. Tu te promènes, à Cape Town, à Johannesburg, à Durban, il y a des murs avec des grandes villas à plusieurs millions de dollars, et là tu traverses la rue puis c’est un township. De voir les deux réalités se côtoyer, c’est sûr que ça te marque », dit-il avec conviction.

« J’ai énormément plus de bagages. J’ai vu des choses que jamais j’aurais pensé voir. Du racisme, de l’intolérance, énormément de manifestations, énormément de pauvreté. Je suis très sensible et toutes les petites incidences dans ma vie où je peux voir de l’intolérance ou de l’injustice, je les dénonce », ajoute-t-il.

Léandre Pagé-Boisvert a vécu jusqu’à ses 12 ans en Afrique du Sud. Il a fait sa maternelle et son primaire là-bas. Même ses premiers souvenirs sont sud-africains. Mais rarement il ne donne d’entrevue sur son expérience, laissant plutôt ce soin à sa mère, la journaliste indépendante Lucie Pagé établie dans la Rainbow Nation depuis des dizaines d’années.

C’est d’ailleurs par celle-ci que Léandre s’est retrouvé à passer un peu moins de 10 ans à Johannesburg et Cape Town. Sa mère avait rencontré de façon professionnelle un leader sud-africain, Jay Naidoo, et au fil du temps, le personnel a pris le dessus. Une histoire d’amour qui perdure encore aujourd’hui et qui a ajouté deux autres membres à cette famille recomposée.

« Il était leader de COSATU, qui était l’Union principale des syndicats d’Afrique du Sud. Donc, c’est quelqu’un qui était très engagé dans la lutte anti-apartheid. Et après, quand l’apartheid est tombé, Nelson Mandela lui a demandé de devenir ministre dans son gouvernement », précise-t-il.

La présence de l’homme a toujours été naturelle pour le jeune Léandre, qui s’est toujours dit chanceux d’avoir eu deux pères dans sa vie. Mais lorsque l’un d’eux est un leader africain au coeur de la lutte anti-apartheid des années 90, la vie est parfois moins rose.

La réalisation

« Pour quelqu’un qui est jeune et qui grandit en Afrique du Sud, le racisme, ça s’apprend. Tu ne nais pas en reconnaissant les différences. Je le vois dans la cour d’école où j’enseigne, tout le monde joue ensemble. Mais quand que tu apprends à un enfant le racisme, c’est là où la différence et les murs commencent à s’installer », explique-t-il.

Avec la place politique que prend Jay Naidoo en cette fin d’apartheid et dans la transition qui suivra en Afrique du Sud, Léandre comprend tranquillement toute l’ampleur du contexte social dans lequel lui, jeune enfant blanc, grandit.

« Mon beau-père était recherché par la police durant le temps de l’apartheid. Il était un des dix hommes à abattre par le régime. Et je me souviens très bien, ça doit être l’un de mes premiers souvenirs où ma mère et moi on est chez moi, mon beau-père est ailleurs, et il y a quatre ou cinq policiers armés de mitraillettes qui rentrent, qui défoncent la porte, et qui demandent où est Jay Naidoo », raconte Léandre.

« Ma mère et moi on se cache en dessous de la table de cuisine, on attend qu’ils partent. Ma mère fait à semblant que c’est un jeu. Mais oui, la transition [politique] a été difficile. Mon beau-père était source de tension à l’intérieur de la famille aussi », ajoute-t-il.

À ce moment, Léandre est encore tout jeune et, bien qu’il vit un peu le conflit de l’intérieur, il se sent étranger par rapport à tout cela et à sa société d’adoption. Avec le recul, il prend conscience du privilège que lui confère la couleur de sa peau, chose qu’on ne réalise pas toujours clairement lorsqu’on est enfant.

« Ce privilège-là, j’en ai un petit peu honte. On ne devrait pas avoir cette différence-là », songe-t-il.

Une expérience à partager

Depuis son adolescence, Léandre retourne en Afrique du Sud presque tous les deux ans pour revoir sa famille.

Si une certaine distance, imposée par des milliers de kilomètres de séparation, s’est un peu installée, il a tout de même décidé d’utiliser son histoire et son expérience personnelle africaine pour établir les bases d’un meilleur vivre ensemble ici.

« Je suis beaucoup plus sensible à toutes les questions de féminisme, d’immigration, d’inégalité, de richesse, de pauvreté. Tout ça, ça vient me chercher beaucoup plus parce que je fais énormément de liens avec ce que j’ai vu et avec quoi j’ai grandi en Afrique du Sud », déclare Léandre, aujourd’hui enseignant au secondaire dans la région de Montréal.

Chaque semaine dans ses cours d’histoire, il donne des exemples de son passé et il parle des grands personnages du mouvement anti-apartheid comme Stephen Bantu Biko. Il utilise les leçons d’histoire qu’il a apprises pour essayer d’ouvrir les yeux de ses étudiants aux inégalités, aux injustices et pour démontrer un peu plus de sensibilité à la misère des autres.

« Il y a un dicton sud-africain qui est l’Ubuntu. C’est comme un petit peu la philosophie sud-africaine qui veut dire: je suis parce que nous sommes. Cette valeur de communauté, cette valeur d’entraide, est très présente à l’intérieur des familles. [Dans] mes cours, c’est très présent », dit-il avec fierté.

Le prochain voyage de Léandre pour aller voir sa famille en Afrique du Sud sera d’ailleurs un brin spécial, car sa copine et lui viennent tout juste de voir naître leur premier enfant. Ce sera l’occasion encore une fois pour l’enseignant de partager son expérience, cette fois-ci avec son propre fils.

« C’est sur qu’on va l’emmener en Afrique du Sud éventuellement. Les leçons de vie, les inégalités, tout ça, c’est sûr que je vais lui apprendre. Son privilège de vivre ici au Canada et de vivre dans un pays développé. De ne pas prendre ça pour acquis », sourit-il.



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