Portrait du journaliste Raymond Saint-Pierre

L’immuable mur de Berlin

Ceci n’est pas le récit de la chute du mur de Berlin.

Cette histoire a été racontée des milliers de fois, dont des centaines de fois par le protagoniste de ce texte, le journaliste Raymond Saint-Pierre, qui a eu la chance d’être au coeur de l’histoire lors d’une couverture irréelle à Berlin, un soir de novembre 1989.

Ceci est plutôt le récit de l’après. L’histoire de la suite et de ce que l’on fait des opportunités qui se présentent à nous.

« Je regardais ces jeunes, je me disais, leurs parents, leurs grands-parents, leurs arrières grands-parents, ont tous été impliqués dans un conflit en Europe avec les pays voisins. Tous ont été dans des guerres, leurs parents, leurs grands-parents, leurs arrières grands-parents ont tous perdus des frères, des soeurs dans des conflits. Eux, c’est la première génération d’Allemands qui ont une page blanche. Ils n’ont pas de guerre devant eux. Ils n’ont jamais connu la guerre. Ils n’ont jamais pratiquement connu le mur. Eux, ils ont un monde où tout est possible », nous a raconté généreusement M. Saint-Pierre, assis dans le hall d’entrée du Goethe Institut de Montréal, à un jour des 30 ans de la chute du mur.

Nous étions le 8 novembre 2019.

 

Qu’est-ce qu’ils vont faire avec cette page blanche? C’est la grande question que se posait le journaliste à l’époque et qui a piqué sa curiosité chaque fois qu’il est retourné en Allemagne et à Berlin depuis.

« Parce qu’on leur demandait aux jeunes, qu’est-ce que vous voulez faire? Ils ne savaient pas. »

– Raymond Saint-Pierre

Avec les années, il s’est aussi demandé ce qui avait été en fait le plus gros obstacle pour une réunification durable entre les deux Allemagnes. Pour lui, ce n’était pas le mur physique, c’était ce qui était dans la tête des gens. C’était leur éducation, leur passé, leur héritage qui était là et qui ne concordait pas du tout avec les valeurs de l’Ouest. C’était le mur qui entourait leurs esprits.

« Ils savaient que l’expérience qu’ils avaient comme ouvrier dans les usines vétustes de l’Est, ça ne servirait pas à grand-chose à l’Ouest, mais ils avaient décidé d’abandonner tout ça parce qu’ils n’y voyaient pas d’espoir. Ils ne voyaient pas ce mur-là tomber », ajoute l’ancien journaliste.

Quand on a vécu toute sa vie chapeauté par un système et qu’on a été élevé de cette manière, ce n’est pas évident de faire le saut et de se retrouver un jour à se dire; là, c’est moi qui décide ce que je fais.

« C’était un choc. Ils ont mis des années à s’en remettre, des décennies. Encore aujourd’hui, il y a toujours des problèmes d’intégration de ces gens de l’Est, explique Raymond Saint-Pierre. Il y a encore une discrimination envers les gens de l’Est. Il y a encore une différence de revenus entre les gens de l’Est et de l’Ouest. Donc l’intégration de ces gens là n’est pas encore faite. »

En regardant le portrait économique près de 30 ans après la réunification allemande, on se rend compte que l’Allemagne n’est jamais parvenue à rétablir l’écart de revenu qu’il y avait entre les deux parties du pays à la chute du mur, même si l’économie sur le territoire de l’ancienne République démocratique allemande (RDA) se porte mieux aujourd’hui qu’avant.

Selon l’Institut d’économie et de recherche sociale de la fondation Hans-Böckler, il y avait en 2016 une différence d’environ 3623 euros du revenu annuel médian entre les deux Allemagnes. C’est mieux qu’au lendemain de la réunification en 1990-1991, où l’écart atteignait près de 4500 euros, mais la marge tend à se recreuser dans les dernières années après avoir été stable autour de 20 % depuis trois décennies.

D’ailleurs, l’impôt de solidarité (Solidaritätszuschlag), cette contribution additionnelle directe prélevée depuis 1991 dans toute l’Allemagne afin de financer la réunification, est toujours actif.

Puis, que ce soit sur le taux de chômage ou encore le taux de productivité, l’ex-RDA est toujours en retard. On est loin des seuils de chômage phénoménaux des années 1990 et 2000, où dans certaines villes le taux dépassait les 30 %. Mais malgré l’émergence de nombreux emplois à temps partiel, l’Est tourne autour d’un taux d’inemploi de 6,5 % alors que l’Ouest est plutôt à 4,8 %, selon les données nationales de 2019.

« Parce qu’à l’Est, il n’y avait pas une obligation d’efficacité. Tous les pays de l’Est avaient des structures industrielles complètement vétustes qui tombaient en ruine. L’agriculture était mal faite, était gaspilleuse comme c’est pas possible. Donc tout ça, c’était dans la tête des gens. Et ce passage à l’Ouest, ce passage dans un autre monde, une autre planète, c’était un choc », rappelle Raymond Saint-Pierre.

« Tout le monde va le voir en allant à Berlin. Là où l’exemple est le plus criant. Même si Berlin est en plein boom, [quand] vous sortez de Berlin et vous allez dans les campagnes…là vous allez voir que l’Allemagne de l’Est est encore dans la tête des gens. »

– Raymond Saint-Pierre

Et ce point de vue social, intimement lié à la politique, est peut-être celle qui marque le plus, surtout avec l’émergence de l’Alternative für Deutschland (AfD) à l’extrême-droite et, de l’autre côté du spectre politique, de Die Linke (La Gauche) issue de la fusion du Parti du socialisme démocratique, qui fut le parti officiel de la RDA et de l’Alternative électorale travail et justice sociale.

Les deux partis concurrents font d’ailleurs leurs meilleurs scores dans les Länders de l’ex-RDA. L’un pour ses positions sociales rappelant la prise en charge de l’État d’avant, l’autre qui vient répondre à la colère générée par l’impression d’avoir été laissé de côté depuis la Wende, terme en allemand désignant la période de changement qui a découlée de la chute du mur et de la réunification allemande.

« Le 10 [novembre 1989] au matin, moi j’interviewais beaucoup de gens, de l’Est, mais aussi de l’Ouest qui se sont présentés [au mur]. Et les gens me disaient qu’ils étaient contents, mais il me disaient : comment on va faire pour absorber tous ces gens-là qui arrivent d’un monde où l’industrie est vétuste, ultra incompétente? Des gens qui sont habitués à vivre dans un monde où on prend soin d’eux, mais aussi qu’on leur apprend à ne pas avoir d’initiatives, de compétition. C’est un monde complètement différent, une perception de la structure même de la société complètement différente », se rappelle Raymond Saint-Pierre.

« Les gens de l’ouest savaient bien. Ils ont une autre éducation, une autre tête, une autre philosophie, une autre vision du monde. Qu’est-ce qu’on va faire avec eux? Et ça, on a pu voir au fil des années, les fois que j’y suis retourné, que c’est ça qui était le plus gros obstacle. Ce n’était pas le mur », analyse-t-il, 30 ans après sa couverture historique pour Radio-Canada.

Une question que visiblement les Allemands se posent encore aujourd’hui…



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