Redorer le blason de la Bosnie

Lorsque bon nombre d’Occidentaux prononcent le nom de Sarajevo, un conflit terrible refait surface dans leurs propos. Ils se souviennent des images du siège de la ville, des bombardements et des morts à la télévision. Pour plusieurs d’entre eux, rien ne semble alors démontrer que plusieurs visions d’un même monde peuvent cohabiter. Pourtant, pour le rappeur (bas) canado-bosniaque, Ogden Ridjanovic, c’est tout le contraire qui s’opère.

« Souvent, j’ai l’impression que lorsque les gens entendent parler de la Bosnie et de Sarajevo, ils sautent tout de suite aux fractures récentes, aux traumas récents des guerres de religion, des guerres identitaires. Mais, ce qu’on oublie vraiment c’est que Sarajevo, c’est une histoire profondément multiculturelle, de cohésion sociale, de collaboration entre différentes communautés », soutient le membre du groupe Alaclair Ensemble, petit café à la main dans son pied-à-terre de Montréal.

Il suffit de poser les pieds une fois dans le « Jérusalem de l’Europe » pour comprendre que Sarajevo n’est pas un bloc monoculturel. En moins de 15 minutes de marche dans le centre-ville, l’architecture des quartiers vous rappelle l’histoire du pays. Puis, le mélange des appels à la prière des mosquées et le son des clochers des églises catholiques et orthodoxes démontrent qu’il est possible de vivre en harmonie, selon le rappeur.

Assis à sa table de cuisine pour l’entrevue, Ogden porte d’ailleurs sur la manche gauche de sa veste l’armoirie de l’ancien drapeau national bosniaque (1992-1995), remplacé depuis avec les accords de Dayton pour ne contenir aucune référence historique. Mais, cela ne l’empêche pas de se présenter aussi comme Robert Nelson, président du Bas-Canada et foncièrement nord-américain.

En fait, le regard que porte Ogden sur la Bosnie est à la fois celui d’un citoyen et d’un étranger. Au-delà des visites dans sa famille, il n’a jamais résidé à Sarajevo. Ses parents sont d’ailleurs arrivés au Québec dans les années 1980, bien avant que la guerre n’éclate. Et bien qu’il connaisse les dommages collatéraux de la guerre, il n’a jamais vécu directement le conflit qui a fait au moins 100 000 morts rien qu’en Bosnie.

Ogden a appris ce que peut représenter le concept de la guerre par l’angoisse de ses parents de ne peut-être jamais revoir les membres de leurs familles et par la résilience de ses oncles et de ses tantes restés au pays.

L’importance de se souvenir

Probablement parce qu’il n’a jamais rien vécu de ce conflit, c’était important pour la famille d’Ogden Ridjanovic de lui rappeler qu’il ne s’agissait que d’une des facettes de l’histoire de Bosnie. Une façon de lui faire prendre conscience que ce qu’il voyait dans la couverture médiatique de ce conflit en Amérique du Nord, ce n’était pas nécessairement la façon dont eux ont vécu la guerre.

«C’est quelque chose que je sais que mes parents, et pas juste mes parents, ont tenté de communiquer. C’est-à-dire, tu vas surtout entendre parler des aspects conflictuels de cette histoire, par les autres qui n’ont pas vécu là-bas. Mais on tient à te rappeler que nous on n’a pas le sentiment de venir d’un endroit terrible. On n’a pas le sentiment de venir d’un endroit intolérant, pas le sentiment de venir d’un endroit qui n’a pas d’ouverture à ces différents dialogues-là», se souvient-il.

Très jeune, Ogden Ridjanovic acquiert donc une compréhension très politique de ce qui l’entoure. Mais ce n’est que lors d’un voyage à Sarajevo en 2001, alors qu’il a environ 12 ans, qu’il prend conscience de l’ampleur de ce qu’a vécu la ville et ce dont on lui parle depuis maintenant près de 10 ans.

« Il y a quelque chose de surréaliste d’arriver sur les lieux d’une scène de guerre ou des parties de la vie normale ont repris leur cours. Je n’avais jamais vu de mes propres yeux des buildings détruits par des bombardements, criblés de trous de balle. Pleins de visions qu’on pourrait seulement associer à un état complètement post-apocalyptique », se rappelle Ogden.

« D’arriver [là-dedans] et finalement voir mes grands-parents, voir des cousins, la famille, aller à la plage, tout cet aspect-là, mais dans ce décors-là… C’est ce que je veux dire par rapport aux expériences trompeuses. Ces expériences m’ont aussi fait réfléchir au fait que même dans la pire journée pendant la guerre, probablement qu’il y a un moment ou des gens vivent un instant plus léger », décrit-il.

Apprivoiser la résilience

Les retours au pays, même les plus récents, sont d’ailleurs des condensés de positivité et de légèreté pour le rappeur et sa famille. On souhaite toujours évidemment que des retrouvailles soient heureuses.

Image classique d’un rassemblement familial; ça jase, ça boit du café, des gens mangent, c’est le quotidien quoi. Les gens sont heureux de se voir. Mais même si c’est la joie, sans l’avoir nécessairement préméditée, entre les rires, « quelqu’un finit souvent par faire un lien avec la guerre ».

Dans ces moments, le rappeur ressentait une grosse dose de positif, mais dans laquelle il y a une pointe claire de nostalgie, de tristesse ou de deuil. Malgré la meilleure volonté du monde à être dans l’empathie, il y a certaines fractures qui sont parfois trop grandes pour voir le verre à moitié plein.

« Ce que je ressens parfois, c’est que les gens ne veulent pas oublier. Mais les gens veulent aussi avoir le droit d’exister en dehors de ces souvenirs-là. C’est ça qui peut être des fois conflictuel », expose-t-il.

«[Alors] cultiver l’amour, l’amitié, les échanges positifs, c’est la seule chose que t’as, c’est la seule chose que t’as un genre de contrôle dessus. Ça m’a montré que bien des choses qui semblent incompatibles peuvent coexister en même temps », poursuit-il.

Arrêter d’avoir peur de l’autre

«Je pense qu’en dehors de mon expérience personnelle, quand on regarde dans le monde entier, il y a une leçon importante à Sarajevo : les apparences sont trompeuses et sursimplifier les choses avec des étiquettes mène rarement à des résultats constructifs », dit-il.

Selon le rappeur, il y a depuis une vingtaine d’années une vision binaire, dépourvue de nuances, du monde qui présente une incompatibilité entre deux ensembles. La plupart du temps entre « l’Occident et le monde arabo-musulman ».

Mais cette dualité serait « une interprétation, une perception » plutôt simpliste et Sarajevo serait un bon endroit pour montrer au monde que des visions plurielles, avec un aspect multiculturel et multireligieux, cohabitent et existent, même si on y est moins habitué.

« Je pense que dans Sarajevo, il y a une clé importante pour avoir un dialogue plus constructif entre des choses qui ne sont pas incompatibles, des choses qui ne sont pas en guerre. Des choses qui ne sont pas réellement en contraste irréconciliable. Et si on met l’accent un peu plus sur ça, on va avoir plus de facilité, de part et d’autre de l’échiquier mondial, à trouver des terrains d’entente », conclut-il.



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