L'auteure-doctorante Virginie Francoeur

Rien ne vaut une langue à jurons

En allant passer huit mois à Valence, en Espagne, l’auteure-doctorante Virginie Francoeur ne se doutait pas qu’elle débarquerait en terrain familier. Invitée l’année dernière pour la promotion de son roman Jelly Bean, mais aussi dans le cadre de sa thèse sur les comportements écologiques en milieu de travail, elle découvre alors dans cette ville méconnue les mêmes combats et le même rapport de force linguistique qui ont nourri l’histoire du Québec. Elle comprend alors qu’elle n’est pas seule à vouloir se réapproprier le joual.

« J’ai été d’emblée frappée par plusieurs similitudes qu’il y avait entre le Québec et Valence. Je pense que principalement c’est vraiment au niveau de la langue. Au Québec, on s’identifie beaucoup à travers la langue. Notre culture, notre histoire passe à travers la langue. À Valence, même si c’est une histoire et une culture différente, eux aussi ça passe à travers la langue », explique-t-elle.

Il faut dire que les mots ont de tout temps été dans la vie de Virginie. Lorsqu’on est la fille des écrivains et poètes Lucien Francoeur et Claudine Bertrand, et que Gaston Miron est à votre baptême, il y a de quoi aimer la prose.

Son écriture franche et près de l’oralité s’inscrit d’ailleurs dans l’héritage des Michel Tremblay, Michèle Lalonde, Réjean Ducharme et Jacques Renaud.

« J’ai un rapport très fort au français, au Québécois, au français qu’on parle au Québec. »

– Virginie Francoeur

« Souvent, on a dit que le joual ou que le français populaire était une sous-langue. Gaston Miron était pas d’accord, Réjean Ducharme aussi, ils ont beaucoup défendu cette langue-là pis c’est un peu dans cette lignée-là que je me situe », affirme la jeune auteure.

 

Speak white

Cette « langue à juron », elle la reconnaît rapidement dans le valencien. Et le contexte historique de cette langue vient renforcer sa perception.

Selon l’auteure, le Québec a connu trois langues; l’anglais, le français et « disons le français plus populaire » ou le joual.

« Le joual au Québec, si on pense aux pièces de Michel Tremblay, même l’Osstidcho avec Mouffe, Charlebois, Louis Forestier, et compagnie… ç’avait vraiment fait une révolution à travers la langue, C’était considéré aussi comme une seconde langue, comme une langue rurale, folklorique, puis le valencien aussi », présente-t-elle.

Les mêmes forces s’opèrent à Valence; l’espagnol y remplace l’anglais comme langue du pouvoir et le catalan l’équivalent du bien parlé français. Puis, au bout de la chaîne de production, avec les emplois ingrats de l’époque, la langue de second rang, le valencien.

« Après la période de Franco, c’était vraiment considéré comme une langue folklorique. Je pense aussi qu’au Québec, on a été submergé longtemps par l’anglais, comme Valence a été surplombée par l’espagnol », analyse Virginie Francoeur.

Depuis, divers Valenciens revendiquent la reconnaissance d’une langue valencienne qui ne serait pas incluse dans le catalan. Selon des données de 2017, il y aurait environ 1,4 million de personnes utilisant cette langue parmi les quelque 6 millions parlant catalan comme première langue, tous dérivés confondus.

Métissage linguistique

Pendant son passage à l’Université de Valence, Virginie Francoeur se lie d’amitié avec des collègues universitaires, Ana Monleon Dominguez et Domingo Pujante Gonzales, tous deux Valenciens. C’est grâce à eux qu’elle réalisera l’ampleur des similitudes entre le Québec et Valence.

Les deux professeurs connaissent très bien son oeuvre, puisqu’ils ont fait de Jelly Bean une lecture obligatoire pour leurs étudiants de littérature francophone. Ils apprécient tout particulièrement le métissage du parler populaire québécois utilisé dans le roman, où se croisent des anglicismes, du joual et du français. Pour eux, ce mélange démontre parfaitement les liens dans le parler local où se juxtapose l’espagnol, le valencien et le catalan. 

« Le métissage est vraiment dans le quotidien des Valenciens, comme il l’est dans notre quotidien au Québec. C’est aussi ce qui définit notre culture, à travers le langage. C’est comme ça qu’on est capable de comprendre notre société », décrit l’auteure-doctorante.

« Je trouve que les Valenciens aussi s’identifient beaucoup à travers leur langue. Pour eux, c’est vraiment important, ils militent pour ça parce que c’est vraiment leur sentiment d’appartenance », ajoute Virginie Francoeur.

Un courant se développe même à l’Université pour tenter de mettre de l’avant cette langue locale. On souhaite y offrir un cours sur deux en valencien. Une question de fierté pour bon nombre d’entre eux.

Cet intérêt commun pour le métissage linguistique devait d’ailleurs ramener Virginie Francoeur à Valence cet été. D’abord, car il y a une possibilité que son roman Jelly Bean soit traduit, mais aussi parce qu’elle avait été réinvitée par ses collègues universitaires, eux qui savent maintenant qu’ils ne sont plus seuls au monde à vivre un tel combat linguistique.

« Je vois qu’il y a un intérêt de vouloir créer des ponts avec le Québec, du moins à l’Université de Valence. La culture québécoise, ça les interpelle beaucoup. Puis, moi, c’est ce que j’ai trouvé réellement intéressant, je trouve que j’ai vraiment des affinités fortes avec cette culture pleine de singularité, mais en même temps qui nous ressemble, qui ressemble beaucoup au Québec », sourit-elle.



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